Points clés à retenir
Le Pr Molimard commence par un point essentiel : nommer précisément les dérives informationnelles pour mieux les combattre. Il distingue ainsi la désinformation (fabriquée pour manipuler), la mésinformation (fausse information diffusée de bonne foi) et la mal-information (instruments vrais utilisés pour disqualifier). Ces nuances ne relèvent pas du détail : elles permettent de comprendre pourquoi certains messages se propagent plus vite que les faits scientifiques, et pourquoi les conséquences sur la santé publique peuvent être dévastatrices.
Le terrain sur lequel prospèrent ces discours est, selon lui, profondément fragilisé. La culture du médicament est quasi inexistante dans la population : la notion de bénéfice/risque, le sens des effets indésirables ou le fonctionnement de la pharmacovigilance restent absents du parcours éducatif.
À cela s’ajoute la montée des pseudo-médecines, dont le discours simple, séduisant et pseudo-scientifique répond parfois à des besoins non couverts par le système de santé classique. Leur présence augmente la confusion et ouvre des brèches dans lesquelles s’engouffrent des récits complotistes.
Le Pr Molimard souligne également la vulnérabilité de la parole publique. Les erreurs passées, les messages contradictoires ou improvisés affaiblissent durablement la confiance du public. Dans ce vide, certaines organisations militantes, très structurées et largement financées, diffusent massivement de la désinformation — pendant que les scientifiques restent isolés, peu protégés et souvent démunis face aux attaques.
Pour structurer la riposte, il propose un cadre opérationnel : DÉFI — Détection, Éducation, Formation, Information — auquel il ajoute un volet indispensable : les sanctions, encore trop peu appliquées malgré l’existence d’infractions définies en droit (exercice illégal, dérives sectaires, manipulations organisées). Il insiste sur la nécessité de produire des ressources solides, partagées et validées.
Pour les pharmaciens, l’intervention du Pr Molimard est à la fois un appel et une reconnaissance : l’officine est identifiée comme un point d’ancrage stratégique dans la lutte contre la désinformation.
Cette mission s’articule autour de rôles concrets :
• Sentinelle du terrain : les questions posées au comptoir témoignent des rumeurs en circulation. Les pharmaciens deviennent les premiers détecteurs de signaux faibles, capables de remonter les tendances aux institutions.
• Éducateur du quotidien : par leurs explications, ils peuvent restaurer une compréhension juste du bénéfice/risque, démystifier les effets graves, et décoder les peurs liées aux vaccins, aux traitements ou aux interactions.
• Répondeur compétent, à condition d’être équipé d’outils fiables. Les professionnels ne peuvent pas tout savoir, surtout face à des fake news qui surgissent chaque semaine. D’où la nécessité d’outils pratiques, accessibles, construits sur des bases validées.
• Formateur de proximité (y compris pour leurs propres équipes) : parfois, la désinformation naît au sein même des établissements de santé. Former les préparateurs et personnels périphériques est indispensable.
• Relais institutionnel : la lutte contre la désinformation doit être collective. L’officine ne peut pas agir seule. Elle doit s’inscrire dans des réseaux territoriaux, aux côtés des URPS, ordres, hôpitaux ou sociétés savantes.
Pour les laboratoires, cet appel traduit un besoin nouveau : proposer des connaissances fiables, ouvertes, pédagogiques, qui puissent soutenir les professionnels dans leurs réponses au public. Ils deviennent indirectement contributeurs de confiance.
Perspectives Stratégiques
Cette intervention pourrait faire date si elle mène à une stratégie réellement opérationnelle. Plusieurs évolutions sont déjà envisageables :
→ une meilleure coordination nationale de la surveillance des rumeurs ;
→ la création d’outils communs pour les professionnels, incluant des bases de données de référence ;
→ une montée en compétences scientifiques du grand public et des professionnels ;
→ une protection accrue pour ceux qui prennent la parole publiquement ;
→ une revalorisation du rôle du pharmacien comme garant de la fiabilité scientifique ;
→ une structuration nouvelle de la communication institutionnelle, plus cohérente et plus transparente.
En conclusion, le Pr Molimard rappelle une évidence qui structure toute sa mission : la science n’est pas une opinion. La confiance se construit lentement, mais elle peut se perdre en un instant si les professionnels laissent les discours erronés occuper le terrain.